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dimanche, 30 avril 2006

"Les divisions à gauche sont irresponsables" par Vincent Peillon

medium_Peillon.jpgParu dans "Libération" le 29 Avril 2006. Entrevue avec Jean-Dominique MERCHET  et Paul QUINIO

Le Nouveau Parti socialiste (NPS), l'aile gauche du PS, désormais associée à la direction, réunit ses cadres samedi à Paris. Vincent Peillon, qui dirige ce courant avec Henri Emmanuelli, revient sur les conditions de préparation du projet socialiste pour 2007 et sur la multiplication des candidatures pour 2007.

A un an de la présidentielle, le PS a-t-il tiré les leçons du 21 avril 2002 ?

Non. Ni le PS, ni personne d'autre, d'ailleurs. Depuis quatre ans, on nous a expliqué que la Constitution européenne était une bonne chose, puis que le CPE n'était pas si mal. Et regardez ce qu'il s'est passé ! Aujourd'hui, on nous dit que Le Pen est à 10 % dans les sondages. C'est reproduire la même erreur. La Ve République est dans une impasse institutionnelle, et nous avons une génération politique à bout de souffle. Il est extrêmement dangereux d'avoir une classe politique préoccupée par ses jeux de personne, et les divisions à gauche sont irresponsables. Le NPS ne participera pas à la cacophonie des egos qui pollue actuellement nos débats. Et si nos propositions ne sont pas au coeur du projet socialiste, nous n'en serons pas. Et nous reprendrons notre autonomie. Nous voulons être utiles. Nous ne voulons pas être associés à un nouveau désastre.

Que propose le NPS de différent des autres sensibilités du PS ?

Le premier problème qui mine la société française, c'est la situation de l'emploi, l'augmentation de la précarité et des inégalités entre le capital et le travail, entre les générations, entre les territoires. Certes, la gauche a été incapable d'apporter des réponses suffisantes à ces questions. Mais en la matière, la droite vient de faire un massacre. Il va falloir fixer des objectifs clairs. Nous proposons par exemple une augmentation de 50 % des moyens consacrés à la formation et à l'éducation au cours de la prochaine législature. Mais, en échange, il faudra de vraies réformes de structures. Et il faut aussi dire par quels moyens d'action publique nous allons agir effectivement. Cela suppose un grand pacte avec les partenaires sociaux et un autre fonctionnement du Parlement. D'où la nécessité d'une réforme institutionnelle en profondeur.

Ces priorités ne sont-elles pas partagées au Parti socialiste ?

Elles ne sont clairement affichées nulle part. Or, il faut donner un coup de rein. Trancher. Prendre en compte les douleurs et les attentes de la société française. Je pense par exemple à la crise d'identité nationale que traverse notre pays. Nous posons la question de l'esprit public : qu'est-ce qui fait le lien entre les citoyens ? La France n'est pas un pays religieux et la morale publique y est fondée sur les valeurs de la laïcité. Nous avons totalement occulté cette question des valeurs. Or il n'y a aucune raison de laisser des idées comme le mérite ou l'ordre à la droite. Et il faut leur donner un contenu progressiste.

Justement, Ségolène Royal organise sa précampagne autour du slogan de "l'ordre juste". Vous retrouvez-vous derrière sa candidature ?

J'appelle solennellement les militants et les responsables socialistes à cesser ce petit jeu délétère des soutiens. Tout le monde finira par y perdre. Construisons ensemble un projet, et respectons notre calendrier. Le NPS fera connaître son choix au moment convenu, fin septembre. D'ici là, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.

vendredi, 14 avril 2006

Parti Socialiste : Devoirs d'après CPE. Par Benoît Hamon

medium_Hamon.jpgtribune publiée le 14 avril dans le journal L'HUMANITE

La France découvre avec stupeur la violence de ceux qui viennent du énième rang et la radicalité de ceux qui y sont promis. En face, le pouvoir s’exaspère devant la cohorte de ceux qu’il condamne pourtant chaque jour un peu plus à jouer leur avenir dans une partie à élimination directe.

Depuis quelques années, les convulsions les plus brutales de la société sont réservées à la jeunesse, première victime des politiques de  relégation et de précarisation. Cette radicalité contagieuse répond à la violence d’un double effet d’éviction.
- l’éviction du droit à l’avenir, encouragée par l’alignement du modèle social européen aux normes libérales qui accentue la thatcherisation de la société française engagée par la droite Française depuis maintenant 4 ans. Sacrifice de l’école républicaine privée de moyens à la hauteur des enjeux éducatifs, équarrissage du droit du travail, report la jeunesse des échéances de la dette de l’Etat et des déficits sociaux, « flicage » d’Internet… C’est désormais le principe de solidarité à l’envers qui est appliqué, les générations les plus âgées mettant en danger les futures générations par les décisions qu’elles prennent ; en somme, les parents paient avec les chéquiers de leurs enfants.
- l’éviction d’une véritable citoyenneté politique créée par des institutions totalement impuissantes à offrir un espace politique adapté à l’expression des aspirations démocratiques et sociales de la population française.

La demande sociale est en conséquence si élevée qu’elle constitue un défi et une responsabilité majeurs pour la gauche si elle revient au pouvoir. Ce qui sera mis à l’épreuve le cas échéant, c’est moins la variété de l’arsenal des réponses au chômage des jeunes, à l’exclusion sociale ou aux discriminations, que la mesure radicale des changements que les socialistes jugent indispensables.

Fondamentalement, un projet de gauche n’est sérieux à prétendre incarner une « autre politique » que s’il s’attaque au moteur principal du chômage, de l’exclusion et de la précarité de masse : le partage de la richesse entre la rémunération du travail et celle du capital.

C’est un patron illustre qui rappelait à ses pairs la réalité économique suivante : « je veux (j’ai besoin) que mes travailleurs achètent mes voitures ». Henry Ford signalait cette évidence pourtant remise en cause par le cycle capitalistique actuel : pour vendre ce que l’on produit, il faut que les travailleurs aient les moyens de vous l’acheter. Il n’en faut pas plus pour démontrer que notre système économique marche sur la tête.

Entre 2000 et 2007, ce seront 172 milliards d’euros qui seront passés de la rémunération des salaires à celle du capital dans l’Europe à 25. La part du PIB distribuée en salaires directs et indirects ne cesse de se dégrader au profit de la rémunération du capital. Ce mouvement concerne tous les pays de l’Union Européenne. Michel Rocard rappelait récemment la cruelle réalité de la situation française : si le PIB français de 2005 était réparti entre salaires et capital selon le ratio des années 1980, ce sont entre 120 et 150 milliards supplémentaires de salaires directs et indirects qui auraient été distribués. On mesure l’impact qu’auraient ces 150 milliards additionnels sur les recettes publiques, les comptes de la sécurité sociale et la consommation des ménages : plus de croissance, plus d’emplois, moins de déficits publics et sociaux.

Pour la gauche en 2007, vouloir agir sans stopper puis inverser rapidement la dégradation du rapport actuel capital/travail, c’est accepter que celui-ci impuissante la croissance économique, dérègle et bouscule la cohésion sociale, fragilise encore plus le pouvoir d’achat. C’est admettre la réduction de nos marges de manœuvres budgétaires, la remise en cause définitive de la protection sociale solidaire, et plus fondamentalement, accepter la pérennité d’un chômage structurel de masse et/ou d’un nombre croissant de travailleurs pauvres et précaires. A périmètre d’action semblable, la gauche serait condamnée à échouer devant les aspirations sociales, et à laisser perdurer et aggraver les convulsions de la société française.

Négocier un nouveau partage de la valeur ajoutée, c’est donner de l’oxygène politique indispensable pour faire refluer la désespérance sociale et le découragement démocratique. Quand la gauche reviendra au pouvoir, elle devra donc proposer aux partenaires sociaux de négocier par priorité sur la répartition de la valeur ajoutée entre le capital et le travail et de fixer les délais et les rythmes pour atteindre cet objectif. Il appartiendra ainsi aux partenaires sociaux de dessiner le périmètre d’un nouvel ordre public salarial, d’incarner et porter la rupture décisive avec le compromis libéral hérité des années 1980. Cette négociation aura pour objectif d’arrêter le juste niveau de répartition de la richesse créée entre capital et travail pour faire face aux défis de l’éducation pour tous, de la croissance partagée, de la pérennisation d’une protection sociale solidaire et de la lutte contre la pauvreté et la ségrégation. La négociation sociale devra aussi examiner la contribution des entreprises au financement des systèmes sociaux et évaluer l’impact réel sur l’emploi des régimes d’exonération existants. Et c’est seulement en dernier lieu, au terme de la négociation ou dans l’hypothèse de son échec, que force reviendrait à la loi de mettre en œuvre le contrat politique issu des urnes.

On ne peut plus ignorer, sans mettre en péril la démocratie elle-même, la clameur de ceux que l’ordre libéral sécuritaire de Sarkozy, additionné aux outrances des institutions de la Vème République, relègue aux marges du jeu démocratique. Au-delà de la négociation d‘un nouveau partage de la valeur ajoutée, l’autre débouché politique à ce mouvement est clair : l’instauration d’une VIème République Parlementaire.

Le défi pour la gauche n’est pas de gagner sur les cendres de la droite mais de proposer et construire un nouvel ordre public social. Cela suppose un élan populaire suscité par les projets de la gauche. Nous ne changerons rien en fondant notre projet sur le seul diagnostic d’une France qui va mal parce qu’elle serait seulement mal gouvernée. Convaincus que le mouvement social nous garantirait une victoire certaine, la tentation peut être grande pour certains de ne rien dire ou de se contenter du slogan  « il ne faut promettre que ce que l’on fera ». Mais que fera-t-on demain quand on ne promet rien aujourd’hui ? A ce compte-là, l’investiture présidentielle semble promise au candidat du « moins-disant politique ».

Albert Camus affirmait : « Le désespoir ne naît pas d’une adversité obstinée ou de l’épuisement d’une lutte inégale, il naît de ce que l’on ne connaît plus les raisons de lutter, que l’on ne sait plus s’il faut lutter. » Les Français ne sont pas désespérés. Ils savent toutes les raisons de lutter. Et ils luttent. Le paradoxe serait qu’ils soient gouvernés demain par une gauche victorieuse mais désespérée.